Interview: Design, and mobilising and rejuvenating future imaginaries

For the Speculative Edu community and website, James Auger talks with Daniel Kaplan about the Plurality University initiative and design’s relation to future imaginaries.

« Dystopias are easily crafted (just push one characteristic of today’s world to an extreme), while utopias need to rethink a lot of things – meaning that probably, dystopias and utopias are not exact opposites… »

(…)

« Fiction helps to broaden the initial set of thinkable futures from which public debate or decision-making will start (imagine if the preparation for COP32 started with a much, much broader set of stories to pick from); it has the potential to “shift expectations” (I took that from an artist whose name I’ve forgotten), creating a different kind of public opinion pressure; it provides spaces for mental simulations of different alternatives, that allow for more complex thinking than, say, “models”, and that take subjectivity into account, allowing people to project themselves into it rather than thinking about it in abstract ways; it provides spaces for discussion where nobody can be said to “know” … »

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De qui l’identité numérique simplifie-t-elle la vie ?

Tribune parue dans Acteurs Publics, n° 150, mars-avril 2021

Depuis que l’informatique est devenue « le numérique », les deux ont à résoudre une contradiction : ils se présentent généralement comme un facteur de simplification du quotidien, alors qu’ils en accompagnent la complexification[1] continue – personnalisation, multiplication des choix et des canaux, innovation permanente, etc. Le chantier multiforme de l’identité numérique régalienne et sécurisée n’échappe pas à cette tension. Depuis au moins dix ans, les « solutions » se multiplient et se contredisent parfois, elles ne remplacent pour ainsi dire jamais l’existant mais s’y ajoutent, créant un écheveau que les utilisateurs auront la charge de démêler comme ils le pourront.

Les différents projets d’identité numérique régalienne ont un autre point commun : ils suscitent chaque fois toutes sortes d’études pour en explorer les usages[2]. Même s’il en ressort forcément des idées intéressantes, ces études suscitent tout de même une interrogation : au-delà de quelques usages évidents (la sécurisation des titres officiels, par exemple), l’identité numérique publique et sécurisée n’est-elle pas une réponse à la recherche de ses questions ? Certes, tout le monde préfère des démarches administratives (et autres) simples et sûres, mais avons-nous vraiment besoin d’un tel dispositif pour cela ? Vu de l’usager, quels problèmes un bon gestionnaire de mot de passe et des vraies démarches de simplification administrative ne pourraient-ils pas résoudre presque aussi bien ?

Simplifier la vie, mais de qui ?

A moins que le véritable objectif, probablement inconscient[3], ne réside ailleurs : dans la volonté des organisations de se simplifier la vie à elles, en délégant tâches et responsabilités à leurs usagers et clients tout en supprimant toujours plus d’occasions pour des humains d’interagir. Parce que, reconnaissons-le, le désordre naît de ces interactions : exceptions, négociations (voire corruption), adaptations, empathie, l’interaction entre humains crée du jeu entre la logique de l’administration et celle de l’usager, un interstice d’incertitude insupportable pour l’organisation. Dans cette optique, l’identité numérique sécurisée et unifiée participe d’une informatisation de bout en bout grâce à laquelle l’usager ou le client n’a de relation qu’avec l’Organisation, ses mécanismes et ses règles, ce sans médiation ni recours effectif.

Ce changement de point de vue – la fonction de l’identité numérique unifiée est de simplifier la vie des administrations, pas celle des citoyens – aide à comprendre pourquoi il paraît si difficile de séparer en pratique ce qui se décompose aisément en théorie : identification et authentification, identité numérique et fédération de services (France Connect fédère sans recourir à une identité publique validée comme telle) et bien sûr, identité numérique et croisement de données.

On se souvient que ce croisement avait motivé la rédaction de la loi Informatique et Libertés de 1978. La quarantaine d’années qui se sont écoulées depuis cet acte fondateur le démontre : quels que soient les garde-fous qui seront instaurés au démarrage pour empêcher le croisement de données, ceux-ci sauteront par la suite, à la faveur du prochain attentat, de la prochaine affaire de fraude. Ici, c’est l’institution policière qui se simplifie la vie ; on comprend sa logique sans oublier que l’une des manières de garantir les libertés consiste, depuis toujours, à compliquer délibérément le travail de la police.

L’identité c’est plus que ça

Il existe évidemment des cas, peut-être même nombreux, dans lesquels une identité numérique sécurisée (juridiquement et techniquement) et unificatrice (au moins dans la sphère publique) sera utile aux gens dans leurs interactions avec les administrations, les acteurs de la santé et certains services privés. Elle sécurisera certaines démarches qui en ont besoin, elle facilitera les démarches qui mobilisent des organisations différentes (du moins si leurs systèmes d’information suivent)…

Mais on ne parle ici que d’un tout petit morceau de ce que recouvre l’identité dans un monde numérique (ou pas, d’ailleurs). L’identité n’est pas que l’état-civil. Elle n’est pas la preuve d’identité. L’identité est aussi, voire surtout, la construction permanente du « récit de soi » pour soi-même et de la présentation de soi aux autres. Elle marie des éléments subjectifs et objectifs, pérennes et éphémères, privés et publics. Elle est une construction sociale : l’identité se définit sans cesse dans la relation aux autres. Je peux apparaître différent aux yeux d’interlocuteurs différents, à des moments différents, sans souffrir de la moindre dissociation mentale et même sans mentir.

Dans la vie privée comme la vie publique, l’identité, c’est aussi cela. Or les projets d’identité numérique nous rabattent autant qu’ils le peuvent vers une identité unique, civile et biologique, celle avec laquelle nous sommes nés. La construction continue de nos identités, leurs manifestations protéiformes, vont en sens inverse et s’opposent à l’existence d’une identité-clé de voute qui résiderait ailleurs que dans notre cerveau. Elles demandent de la plasticité, de l’expérimentation, de la mise en scène, de l’oubli, du cloisonnement, pourquoi pas du mensonge au moins par omission. Bref, ce que nous pratiquons tous les jours dans nos relations sociales, en ligne comme hors ligne.

Un autre monde de l’identité est-il possible ?

Comment les projets publics d’identité numérique pourraient-ils (1) ne pas se prêter à un inéluctable croisement de données, (2) chercher à faciliter[4] la vie des gens plutôt que celle des organisations et (3) Prêter la main à la construction continue des identités plutôt que de nous attacher sans retour à l’identité assignée à notre naissance ?

Certains des projets (généralement) fictionnels imaginés lors de l’exploration de VraimentVraiment pour la DITP[5] peuvent nous y aider. La « carte d’identité blanche[6] » permet de s’authentifier sans dévoiler son identité, par exemple pour prouver son âge ou faire valoir un droit. Le « Corps des agents publics itinérants » se déplace vers les usagers pour les aider dans une grande diversité de démarches et peut même, parfois, se substituer à eux pour accomplir une transaction. « Miroir Ô Data » permet d’agréger toutes les données que l’on produit au quotidien et de les analyser pour mieux se connaître soi-même[7]. « ProtectID » permet de générer des identités numériques temporaires mais sûres, sans lien possible avec son identité civile. « Mouvidentités » modifie d’un seul geste le genre d’une personne qui aurait choisi d’en changer sur l’ensemble de ses papiers et comptes publics…

On remarquera que la plupart de ces projets peuvent certes fonctionner avec une identité publique régalienne sécurisée, mais qu’ils n’en ont pas fondamentalement besoin.

Fais-moi confiance

En dehors de la simplification, la confiance constitue l’argument principal en faveur d’une identité numérique publique sécurisée. Mais la confiance a deux facettes : la croyance dans la fiabilité juridique et technique d’un système, ce à quoi répondent les projets d’identité numérique ; et la conviction que notre interlocuteur prend nos intérêts à cœur, et pas seulement les siens, que la relation sans médiation avec l’Organisation représentée par ses machines ne peut qu’abîmer.

Cette seconde confiance, relationnelle, repose en effet sur deux piliers. D’abord, une égalité fondamentale entre les interlocuteurs, ou au moins une commensurabilité, même si l’un possède quelque chose que l’autre n’a pas ; or la relation sans médiation entre l’Organisation et l’individu est fondamentalement asymétrique et inégale. En second lieu, sur l’acceptation d’un risque : croire en la parole de l’autre, attendre d’elle ou de lui quelque chose qui a de l’importance pour nous sans avoir la certitude de le recevoir ; or l’identité sécurisée, dans ses usages les plus fréquents, vise précisément à tout prouver, tout certifier, éliminant (surtout du côté de l’organisation) ce besoin fondamental « d’accorder » sa confiance et de se la voir accorder à son tour.

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Dans leurs formes actuelles, les projets d’identité numérique régalienne participent à un mouvement général d’élimination de tout ce qui s’interpose entre la logique impersonnelle des organisations et les individus (ou les collectifs) qui en sont les clients et usagers. Il pourrait en aller autrement si l’on repensait ces projets dans l’optique d’un empowerment des utilisateurs, comme des supports aux constructions et aux jeux identitaires des individus ; et si l’administration choisissait par défaut de faire confiance aux administrés. Dans le cas contraire, il faudrait au moins reconnaître que la vraie fonction de ces dispositifs n’est pas de faciliter la vie des personnes, mais celle des organisations.


[1] On le sait, complexité ne signifie pas nécessairement complication. La complexité n’est pas non plus une notion négative. Quand je relève une contradiction entre simplification et complexification, je fais un constat, je n’exprime pas une critique.

[2] J’ai participé à celle menée par le cabinet VraimentVraiment à la demande de la Délégation interministérielle pour la transformation de l’action publique (DITP). Les idées développées dans cet article sont les miennes et ne reflètent pas nécessairement celles de VraimentVraiment.

[3] Subconscient, en fait, parce que génétiquement inscrit dans l’ADN des organisations depuis la naissance des projets d’administration scientifique des organisations dans les années 1930, au point qu’il n’ait plus besoin de venir à la conscience pour orienter les pratiques.

[4] « Faciliter » ne revient pas non plus nécessairement à « simplifier ».

[5] https://acteurspublics.fr/upload/media/default/0001/31/85850e3cb73acae6892ed6efe985cc530013d984.pdf

[6] Projet proposé dès le milieu des années 2000 par le chercheur Yves Deswarte.

[7] L’idée de donner aux individus l’usage des données qui le concerne est portée depuis longtemps par la Fing sous le nom de « Self Data », ainsi que par l’organisation internationale Mydata.org.

Podcast Vlan! « Débuter 2021 de manière positive »

Grégory Pouy : « Je reçois Daniel Kaplan  qui est  le cofondateur de l’université de la pluralité. Anciennement figure emblématique du numérique en France, depuis plusieurs années il consacre son énergie  à connecter les individus et les organisations pour développer des imaginaires désirables pour le futur. Qu’ils soient artistes, auteur.e.s, designer, utopiste, chercheur.seuses ou autre.

Avec Daniel nous parlons de cette année 2020 qui a été difficile pour de très nombreux d’entres nous et une année 2021 qui commence sur les chapeaux de roue mais dans une atmosphère plutôt maussade avec comme seule ligne de mire l’effondrement de notre système voire de la vie.
Dès lors, comment résister? Comment envisager un futur positif et désirable.
Comment sourire à 2021? Ce sont des questions essentielles je crois car nous avons tous besoin de nous remonter le moral chacun et chacune.
C’est exactement le but de cet épisode qui, sans être nécessairement déconnecté de la réalité, nous permet de nous poser des questions centrales, de remettre en question l’ordre établi voire de questionner l’inquestionnable.
J’ai toujours beaucoup d’intérêt pour cette manière de réfléchir car ce sont, in fine, les questions les plus importantes, les plus essentielles je crois.
Cet épisode fait beaucoup d’écho avec lui que j’avais enregistré il y a 2 ans avec le sociologue Michael Dandrieux disponible ici: pourquoi vivons nous dans une société en défaillance? 

Je vous invite donc à écouter cet épisode avec le coeur et l’esprit ouvert. Il devrait vous faire du bien et générer des conversations passionnantes avec vos proches. »

https://podcasts.audiomeans.fr/vlan–8b487e552bff/-157-debuter-2021-de-maniere-positive-5c41b31e5f79

Designing for desirable visions: pitfalls and challenges

A written contribution to the « Sens Fiction » exhibition that took place in Lille in 2020.

« Design can easily produce desirable imaginary visions that concretely engender nothing desirable. To go beyond this, it needs a new philosophy, which itself would be part of a political vision. It’s about awakening to the responsibilities that accompany the power of this practice, but not simply this, because everyone these days says that they are responsible. It’s more about questioning the outcomes and co-producing other outcomes (in a real situation, with the stakeholders involved), while mastering the path forward, to avoid the eternal commercial take-over, and leaving the field open to appropriations and re-uses. It’s about liberating the field from its sponsors, without working far beyond its purview. »

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The Battle of Imagination: Where Does Europe Fit In?

Historically, competition between states has promoted a degree of development in terms of technical progress. It has also been the source of intense antagonism, which in the 20th century plunged Europe into the chaos of the World Wars. The European Union was therefore built more on a desire for peace than on a sense of community.

Now more than ever, this promise of peace represents a foundation of the European framework. However, is this promise the only future narrative we can offer to the citizens of Europe? What is our dream for Europe? Must we abandon the ideal of European unity in order to imagine other possibilities? What do we desire for the future of this Europe? What shared imagination do Europeans want to work towards so as to envisage a desirable future? Meanwhile, on an international scale, major and competing transnational narratives are now at play: between the “American dream” and “Chinese miracle”, how can Europe develop its own great narrative, one true to its values?

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Prendre le temps d’imaginer, avec Daniel Kaplan et Catherine Dufour

« Pour espérer préparer le fameux “monde de demain”, il faut d’abord l’imaginer. C’est ce que pense le prospectiviste Daniel Kaplan qui, dans cet épisode, nous parle de la nécessité de passer par l’imaginaire pour pouvoir mieux anticiper et construire notre avenir. Un travail d’imagination comme le font les auteur.es de science-fiction comme Catherine Dufour, qui nous raconte à son tour comment elle pense le futur à travers ses histoires. Ensemble, ils nous donnent les clés pour composer de nouveaux récits qui laissent la place à des lendemains désirables. »

«Seule l’imagination peut nous permettre de dépasser le mur de la singularité technologique et de l’effondrement»

Il arrive que des intellectuels, des hommes politiques, après avoir longtemps expérimenté sur le terrain et accompagné les processus d’innovation, finissent par faire un même constat : la transformation de nos modèles de société dépendrait moins d’un sursaut technologique ou décisionnel que d’un travail volontaire et plus affirmé sur nos imaginaires.

Aux côtés de Rob Hopkins, dont les thèses ont été à plusieurs reprises abordées dans ce numéro, c’est le cas de Daniel Kaplan, co-fondateur de la Fondation Internet nouvelle génération (FING) au début des années 2000 et de l’Université de la pluralité en 2019, dédiée à cet enjeu. Nous avons ainsi souhaité conclure ce numéro par ce grand entretien à propos de l’enjeu à la fois critique et déterminant du développement de nouveaux imaginaires pour les générations actuelles et au sein même de l’action publique.

L’entretien sur le site d’Horizons Publics (accès abonnés) >>

Introduction au dossier « Les nouveaux imaginaires de l’action publique territoriale » (pdf) :

Designer pour des imaginaires désirables: pièges et défis

Contribution (écrite et vidéo) à l’exposition « Sens Fiction », présentée lors de la manifestation Lille Capitale Européenne du Design, 2020.

Sens Fiction

« Le design peut sans difficulté produire des imaginaires désirables qui n’engendrentrien de désirable. Pour aller au-delà, il a besoin d’une nouvelle éthique, elle-même inscrite dans une vision politique. Il s’agit de prendre conscience des responsabilités qui accompagnent la puissance de cette pratique, mais pas seulement, parceque tout le monde aujourd’hui se dit responsable. Il s’agit de questionner les fins, de coproduire (en situation et avec les parties prenantes) d’autres fins, tout en maîtrisant le chemin pour éviter l’éternelle récupération marchande, et tout en laissantle champ ouvert aux appropriations et réutilisations. Il s’agit de se libérer des commanditaires sans pour autant travailler hors sol. »

Le texte et la vidéo sur le site de l’exposition >>